Apocalypse : Hitler – Épisode 1 : La Menace (1889–1939)
By Histoire & Philosophie
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Adolf Hitler a écrit en 1924 le livre de la haine, Mein Kampf, mon combat, qui se termine par ce cri fanatique. Un état qui refuse la contamination des races doit devenir un jour le maître de la terre. Adolf Hitler, né le 20 avril 1889, se suicide le 30 avril 1945. Comment cet Autrichien venu de nulle part a-t-il réussi à conquérir l'Allemagne? Sur quel terreau a-t- il semé la haine et la violence? Comment Hitler et les nazis ont-ils fait basculer le monde dans l'apocalypse? Comment Hitler a-t-il été possible? Hitler écrit dans Mein Kampf, «La Première Guerre mondiale a été le moment le plus inoubliable et le plus sublime de mon existence terrestre.» Depuis quatre ans, le caporal Adolf Hitler est estafette, porteur de messages au 16e Régiment d'Infanterie de Bavière. Il court de tranchée en tranchée pour transmettre les ordres, une affectation dangereuse. Il est décoré de la croix de fer. Il portera toujours cette croix de fer en dessous de l'insigne du parti nazi. C'est pendant la guerre de 1914-1918 qu'Hitler apprend à mépriser la valeur de la vie humaine, comme beaucoup de soldats de ce terrible conflit. Hitler devient graduellement un nationaliste forcené. Dans les tranchées, naît aussi l'idée confuse qu'il pourrait un jour témoigner ou militer pour ses compagnons de misère. En somme, faire de la politique. Hitler saura toujours exploiter sa camaraderie avec les anciens combattants. Ainsi, quinze ans plus tard, dans ce discours aux ouvriers de la firme Siemens. Je suis sorti d'eux-mêmes. Je suis resté avec eux. Je suis resté avec eux pendant quatre ans de guerre. Une succession d'événements va précipiter cet engagement politique. Dans la nuit du 13 octobre 1918, une attaque d'obus à gaz le rend momentanément aveugle. Il est évacué vers un hôpital de l'arrière, puis en Allemagne. Pendant ce temps, sur le front, les armées allemandes refluent et les prisonniers sont nombreux. La haine est toujours présente, attisée par certains gestes déplacés des vainqueurs. Ici, un soldat allemand se fait voler son dernier bien, sa pipe, par un soldat français. Prisonniers, les soldats du Kaiser, l'empereur d'Allemagne Guillaume II, tiennent à conserver leur dignité en traversant les villages français ou belges qu'ils ont ravagés pendant quatre ans. Le reste de l'armée allemande commence à battre en retraite, en bon ordre, avec son armement. Ces soldats garderont l'amertume d'une défaite que des propagandistes d'extrême droite attribueront à ceux de l'arrière, qui ont perdu leur sens de la patrie en entamant des pourparlers avec l'ennemi. C'est à ce moment-là que se joue un épisode qu'Hitler considérera comme décisif. Il se remet lentement et finit par retrouver la vue à l'hôpital militaire de Passwalk, au nord de Berlin, où l'armée soigne les séquelles des désordres nerveux du haut combat. Hitler raconte que lorsqu'il apprend l'abdication de l'empereur, la fin de la monarchie, la création d'une république et l'armistice du 11 novembre 1918 qui marque la défaite allemande, il a entendu une voix intérieure. Il dit, «Cette voie m'a appelé à libérer le peuple allemand et restaurer la grandeur de l'Allemagne.» Hitler n'aura de cesse de broder sur cet épisode et il fera de cet hôpital un véritable temple dédié à sa miraculeuse mission. Au-dessus de son buste, seront gravées ces lignes tirées de Mein Kampf. C'est alors que j'ai décidé de faire de la politique. À cette hallucination, Hitler ajoutera son obsession. Pour lui, l'aigle allemand a été poignardé par les juifs. Il écrit dans Mein Kampf... Si l'on avait, au début et au cours de la guerre, tenu une seule fois 12 ou 15 000 de ces zébreux, corrupteurs du peuple, sous les gaz empoisonnés, le sacrifice de millions d'hommes n'eût pas été vain. Déjà, à la fin de 1916, les chefs de l'armée impériale, le maréchal Hindenburg et son adjoint, le général Ludendorff, avaient ordonné dans une dérive ultranationaliste un recensement des militaires juifs soupçonnés de ne pas être patriotes. L'antisémitisme date de toujours et vient de partout. Poursuivis par cette fatalité, les Juifs, qu'ils soient les pauvres des ghettos ou les bourgeois dits assimilés, servent périodiquement de bouc émissaire pour toutes les crises. En Russie, au début du XXe siècle, il venait d'être victime de massacres, des pogroms, et beaucoup avaient fui cette persécution jusqu'en Allemagne. Mais la grande question, c'est... Hitler lui-même était-il juif? L'un des secrets les mieux gardés de son régime, c'est qu'il ne peut pas prouver le contraire. Il ne connaît pas l'un de ses grands-pères, Son père était né de pères inconnus. La grand-mère avait fini par se marier avec un meunier appelé Johann Hitler, qui avait reconnu l'enfant et donné son nom. Au regard des lois nazies, Hitler ne remplit donc pas les critères dits de la protection du sang, qui impose à tous les Allemands, s'ils veulent échapper à la persécution, de prouver que leurs quatre grands-parents ne sont pas juifs. Hitler ne peut pas démontrer qu'il n'est pas juif. Le 20 avril 1889, Adolf Hitler naît dans une famille catholique, de ce qui est alors l'Empire d'Autriche, à Braunau-sur-Linne, une petite ville à la frontière avec l'Empire allemand. Son père est douanier, veuve, il s'est remarié avec une cousine, beaucoup plus jeune que lui, C'est donc un mariage consanguin. Sa petite enfance est marquée par les nombreux déménagements dus aux affectations paternelles le long de la frontière. Écolier modèle dans le primaire, à 8 ans, il sert la messe dans ce monastère. Il chante et s'exalte pour le don de soi des prêtres Il admire leur sens de l'admission. Au fronton du monastère, il remarque une étrange croix. Elle préfigure la croix gammée, qui deviendra l'emblème des nazis. Hitler se souviendra toujours de la croix du monastère comme le signe de sa prédestination. Cette croix gammée était depuis des millénaires un symbole bénéfique, en Inde, du mouvement perpétuel de l'humanité. Détournée par les nazis pour en faire le signe des peuples aryens, mythique race pure de grands blonds aux yeux bleus, auxquels Hitler rajoutera le casque. Et la mystique d'une race supérieure. Contre nous, il faut que le jeune allemand Hitler, en grandissant, ne correspondra pas à cette définition. C'est un enfant couvé par sa mère. Il reviendra dans cette campagne autrichienne au moment clé de son parcours, comme ici, quelques semaines avant d'envahir la Pologne et de déclencher la Seconde Guerre mondiale. Image de sa maison d'enfance, filmée et montée par sa maîtresse, Eva Braun. Avec ce titre, le Führer visite sa petite patrie, 12 juin 1939. Il s'arrête pour fleurir la tombe de ses parents, comme c'est l'usage. Sans rancune pour son père, qui était très autoritaire et porté sur la boisson. Mais sa mère, morte d'un cancer à 47 ans, a été le seul être humain qu'Hitler ait jamais vraiment aimé. À tous les anniversaires du Führer, elle trônera au-dessus des offrandes. Et dans son bunker, au dernier moment, Hitler aura son portrait sur lui. En fait, il était en conflit avec son père, qui voulait faire de lui un fonctionnaire. Mais Hitler ne fera jamais d'études, se jugeant, avec prétention, supérieur au système éducatif. À 19 ans, à la mort de sa mère, il part pour Vienne. Il n'est pas prédestiné à la politique, puisqu'il rêve d'entrer au Beaux-Arts. Grâce à son petit héritage, il va pouvoir vivre une vie d'artiste et de bohème. Vienne est alors l'un des centres intellectuels de l'Europe. Hitler découvre ce monde où s'étale le faste des aristocrates et des grands bourgeois, contre lequel se déploient les drapeaux rouges des socialistes. Sorti de sa province, il découvre les multiples communautés qui peuplent la capitale de l'Empire d'Autriche. Les Tchèques, les Polonais, les Italiens, les Croates ou les Juifs. Il dira plus tard, cela me parut l'incarnation de la profanation raciale. Il se présente au concours des Beaux-Arts, qu'il a préparé en dilettante, parce qu'il a beaucoup d'ambition, mais peu de courage. Il est refusé. S'ensuit une période difficile, qui précède la Première Guerre mondiale, où il vit dans un foyer pour hommes et subsiste en copiant des cartes postales pour les touristes. Le peu d'argent qu'il gagne lui sert à aller à l'opéra, écouter Wagner, qui le plonge, dit l'un de ses amis d'enfance, dans un état de trance. Hitler, qui vit si médiocrement, rêve à tous ses héros des légendes germaniques. L'un de ses opéras favoris, c'est Rienzi, où un jeune guerrier reçoit la mission de sauver son peuple. Mobilisation. Hitler a 25 ans ce 2 août 1914 et la déclaration de guerre va le sortir de son existence d'artiste raté. Il a fui l'Autriche pour ne pas faire son service militaire et il est en Allemagne, à Munich, emporté par la vague de folie nationaliste qui entraîne tous les Européens vers le grand massacre. Hitler a été identifié enthousiaste à la déclaration de guerre au milieu de la foule. Cette photo apparaîtra opportunément pendant une campagne électorale de 1932. Elle sera diffusée largement par les nazis. Leurs adversaires créeront au photomontage. Mais ce qui est sûr, c'est qu'Hitler était bien là et qu'il a fait la guerre et que la guerre l'a fait. Au bout de quatre ans, il revient à Munich avec son régiment, dans une Allemagne en pleine révolution. Hitler a 30 ans. Une période déterminante s'ouvre devant lui. Il cherche avant tout à rester dans l'armée, qui désormais garantit l'ordre et la stabilité du nouveau régime du président socialiste Friedrich Ebert. La jeune république doit faire face à un mouvement révolutionnaire marxiste. Les spartakistes, qui tentent de s'emparer du pouvoir, comme les bolcheviks, l'ont fait en Russie deux ans plus tôt. L'armée les écrase, aidés par des volontaires nationalistes, les corps francs, viviers du futur parti nazi. Dans l'armée, Hitler fait du zèle. Ce qu'il veut avant tout, c'est un toit et une gamelle. Et il est prêt à toutes les bassesses. Il sert d'agent provocateur, d'indic. Il dénonce ses camarades de régiment, soupçonnés d'être des rouges. Ces convictions contre-révolutionnaires le font remarquer par les officiers qui reprennent en main la population en combattant les idées communistes. Il charge Hitler d'une mission, rééduquer politiquement les soldats et les prisonniers rapatriés. Le supérieur d'Hitler note alors dans son rapport, «C'est un tribun né qui, par son fanatisme et son style populiste, captive l'attention et oblige à penser comme lui.» Hitler dit, «C'est à ce moment-là que j'ai compris que je savais parler.» Il apprendra ensuite l'art de se mettre en scène et de dominer son public. Dès ses débuts, Hitler a su faire monter la pression pour ensuite jeter à ceux qui viennent l'écouter ce qu'ils veulent entendre. En 1919, il dénonce la honte nationale du traité de Versailles. Après des mois de palabres, les vainqueurs, surtout la France, l'Angleterre et les Etats-Unis, imposent à l'Allemagne des conditions de paix très dures, comme si elle était la seule responsable de l'immense carnage. Le traité de Versailles, signé le 28 juin 1919, condamne l'Allemagne à payer d'énormes indemnités, des réparations, qui vont peser sur son économie et seront au cœur de la contestation allemande. L'Allemagne est aussi amputée de 13% de son territoire, est un dixième de sa population. L'Alsace-Lorraine redevient française et toute la rive gauche du Rhin est démilitarisée. Un film allemand de l'époque dénonce le dépeçage du reste de son territoire. Le pire est la séparation de la Prusse orientale du reste du pays pour recréer la Pologne démantelée au XVIIIe siècle et lui donner un accès à la mer. Ce couloir de Danzig sera le déclencheur de la Deuxième Guerre mondiale. Les Allemands ressentent comme une humiliation l'exigence des Alliés de désarmer les groupes paramilitaires qui ont lutté contre la Révolution. Ils assistent au massacre de leurs sous-marins, de leurs cuirassés, de leur flotte aérienne. L'armée allemande est réduite à 100 000 hommes. Hitler est donc démobilisé, malgré lui, dans cette bavière en pleine ébullition où pullulent les groupes d'extrême droite. Il est filmé ici, pour la première fois, dans une manifestation du DAP, le Parti allemand des travailleurs, auquel l'armée lui avait demandé d'adhérer pour le surveiller, dès 1919. Faute de mieux, il y reste pour devenir agitateur politique à plein temps. La Bavière est alors très à droite, tandis que le pouvoir à Berlin est plutôt de centre-gauche et porte le nom de République de Weimar, du nom de la ville où vient d'être votée la nouvelle Constitution. Hitler, transformé en bavarois, hurle avec les loups contre les criminels de novembre, ceux qui ont signé l'armistice et le honteux diktat de Versailles. Décidé partagé par l'armée, et surtout par les anciens combattants, qui se réunissent dans les grandes brasseries de Munich, comme la Burgertbräukeller, où Hitler fait sa grande entrée, le 13 août 1920, avec une conférence intitulée Pourquoi sommes-nous antisémites? Pour Hitler, la réponse est qu'au-delà de sa haine viscérale des Juifs depuis la défaite, l'antisémitisme est le meilleur moyen d'attirer les militants nationalistes. Hitler galvanise les excités de son groupe uscule d'extrême droite qui le prennent pour chef et lui procure une voiture, signe de son importance. alors il change le nom du parti. Hitler associe les deux termes, national et socialisme, pour ratisser l'âge et pour montrer son anticapitalisme. Le DAP sera désormais le NSDAP, le Parti National Socialiste des Travailleurs Allemands, qui sera appelé en abrégé nazi. Dans son petit local d'une brasserie de Munich, il dessine l'emblème du parti. Il écrira dans Mein Kampf, «Après d'innombrables essais, je choisis un drapeau rouge pour montrer la dimension sociale de notre mouvement, avec un rond blanc pour sa vocation nationaliste et la croix gammée, symbole de l'Arien, éternel antisémite.» Pour protéger ces réunions, il crée les SA, les sections d'assaut. une petite milice à qui il procure des vestes provenant d'un stock de l'ancienne douane austro-hongroise. Son radicalisme fait passer le parti de 2000 à 20 000 membres, dix fois plus en un an. Il a réussi grâce au soutien d'une sorte de secte raciste, la société de Thulé, du nom d'un royaume nordique de légende. Ces membres financent un journal avec des fonds d'origine douteuse. Ce journal devient celui du parti nazi, avec un nouveau titre, Volkischer Beobachter, l'observateur racial. Son directeur, membre de la société de Thulé, est Alfred Rosenberg, qui se prétend le théoricien de l'antisémitisme. Confus et le plus souvent délirant, il sera l'un des grands inspirateurs de la Shoah. Un autre ancien membre de la société de Thulé, alors étudiant, est Rudolf Hess, qui deviendra le secrétaire d'Hitler et l'un de ses plus serviles et fanatiques complices. À ses premiers militants se joindra un héros de la Grande Guerre, Hermann Göring, l'un des plus célèbres pilotes de chasse allemands. Comme beaucoup d'autres, il a eu du mal à se réadapter à la vie civile. En Hitler, il trouve le porte-parole de ses idées contre-révolutionnaires, et deviendra le numéro 2 du régime, et entre autres, l'un des instigateurs des camps de concentration. En 1922, Hitler fait défiler Göring à côté du général Ludendorff, encore en casque à pointe, pour montrer aux anciens combattants que leur grand chef de guerre est avec les nazis. Car Ludendorff, l'un des responsables de la prolongation de la guerre de 1914, est convaincu que les politiques l'ont privé de sa victoire. Cette thèse est partagée par beaucoup de généreux Allemands, et l'adhésion de Ludendorff aux idées nationalistes ouvre de nouvelles perspectives à Hitler. Tout paraît possible. En Italie, l'extrême droite, le parti fasciste de Benito Mussolini, vient de prendre le pouvoir. Le Mussolini allemand serait-il Hitler? L'année 23 sera décisive. Le 11 janvier 1923, les Allemands assistent Médusé à l'entrée fracassante des soldats français et belges qui viennent occuper la Ruhr, région minière et sidérurgique, parce que l'Allemagne rechigne à payer les fameuses «réparations », les indemnités imposées par le traité de Versailles. Français et Belges veulent se payer directement en charbon. Alors le gouvernement de Berlin ordonne une résistance passive, une grève des mineurs et des cheminots que les Français vont remplacer. Il n'y a plus de charbon pour les Allemands et la situation se tend dangereusement. Le 10 mars 1923, un officier français, le lieutenant Pierre Colpin du 17e bataillon de chasseurs est assassiné. Son cercueil traverse les villes et les officiers français giflent les allemands qui ne se découvrent pas. Images ineffaçables qui seront largement exploitées par les nazis comme celle des 15 ouvriers des usines Krupp tués par les Français le 31 mars, ou l'exécution d'un saboteur, Albert Schlageter, dont le journal nazi fait un martyr. Il accuse aussi de viol les soldats africains de l'armée française, Hitler au pouvoir fera stériliser les métis nés de ses unions, puis se vengera cruellement en 1940. Hitler dénonce la faiblesse du gouvernement qui permet aux Français de traiter l'Allemagne comme une colonie. Les Allemands ont froid. Les Allemands ont faim. Ils tentent de voler le charbon des Français. La République de Weimar est obligée d'importer du charbon et de payer ses mineurs grévistes. Ces dépenses énormes l'entraînent à faire marcher la planche à billets à toute allure. Le marque se déprécie d'une manière affolante. Les Allemands payent, un jour, le kilo de pommes de terre, un milliard, et le lendemain, la miche de pain, 460 milliards de marques. Sur ce terreau de folle inflation et de chômage, l'extrême droite bavaroise se mobilise avec à sa tête le général Ludendorff. Grâce à Ludendorff, Hitler a réussi à unifier tous ces groupes d'anciens combattants aigris par la défaite. Il veut tenter un putsch, un coup d'Etat, marcher sur Munich, puis sur Berlin. Hitler dit, nos gens sont soumis à de telles pressions économiques que si nous n'agissons pas maintenant, ils vont passer chez les communistes. les nazis vont réussir à se procurer des armes grâce à des militaires complices. Mais après des hésitations, l'armée et la police décident de rester fidèles au gouvernement légal. Dès lors, à Munich, pour Hitler, tout est perdu. Mais il a l'extravagante illusion que Ludendorff et lui vont quand même entraîner la population. Et il fait avancer ses troupes vers les barrages menaçant de la police. Les deux camps sont face à face avec Hitler en gabardine blanche au centre. C'est un photomontage nazi destiné à fabriquer la légende du courage d'Hitler. En fait, il s'est protégé derrière son garde du corps, qui a été tué dans la fusillade. Car la police a tiré, mettant fin au putsch d'Hitler de 1923. Il y a 10 ans, quand il aura pris le pouvoir, Hitler instituera tous les 9 novembre une cérémonie funèbre dans le style des rites païens nordiques, à la mémoire des 14 militants nazis tués pendant le putsch. Leurs noms sont à chaque fois égrénés, et les milliers de nazis et de jeunesses hitlériennes répondent à chaque fois, présents. Andreas Paulides. Hitler a fait construire à Munich un mausolée où les Allemands ont l'obligation de défiler en saluant le bras tendu, ce qu'Hitler appelle les martyrs de novembre. Même en passant. Même à vélo. Continuant l'exploitation du mythe du putsch, Hitler inventera une autre grande cérémonie nazie, le drapeau du sang. Chaque année, au congrès du parti de Nuremberg, il met en contact avec des mimiques féroces la relique sacrée, le drapeau du putsch taché de sang, avec les étendards des nouvelles unités du parti, comme pour les consacrer. Cette célébration, presque mystique, fait partie aussi de la science nazie du mensonge. En fait, Hitler avait mal préparé son putsch. Improvisé, et pour tout dire, bâclé les détails. Il s'était révélé impulsif, sans jamais réfléchir aux conséquences. Toutes ces mises en scène masquent un fiasco qui aurait pu mettre un point final à l'aventure nazie. Car le putsch a échoué, Hitler a été arrêté, et le Parti National-Socialiste interdit. Un grand écrivain autrichien, Stefan Zweig, écrit «Ainsi, dans cette année 1923, disparurent les Kroigamme, les troupes d'assaut, et le nom de Hitler retomba dans l'oubli.» Trois mois après l'arrestation d'Hitler, le procès du Putsch s'ouvre à Munich. Hitler est accusé de haute trahison et du meurtre de quatre policiers, ce qui le rend passible de la peine de mort. Ludendorff, qui n'a même pas été incarcéré, arrive au procès dans une voiture de luxe avec ses avocats. Il est aussitôt remis en liberté par respect pour son glorieux passé et parce qu'il continue à avoir des appuis influents. Il sera acquitté. Hitler, qui avait menacé de se suicider, comprend que le tribunal ne lui est pas si hostile. Il retrouve tous ses talents d'orateur et se lance dans ses invectives habituelles contre le gouvernement et contre les Juifs. Ce procès devient donc une tribune inespérée, devant des juges de plus en plus complaisants et un public de plus en plus nombreux. Le verdict est donc logiquement très inférieur à ce que Hitler aurait pu craindre. Il est condamné à 5 ans de prison et incarcéré dans une cellule relativement confortable qui donne sur la campagne. Ces conditions de détention ressemblent plus à un hôtel, parce qu'il peut recevoir à tout moment les sympathies en Asie. L'un d'eux a même apporté une couronne de laurier pour celui qu'il appelle l'incarnation du désir ardent de la nation. Hitler peut recevoir toute la presse qu'il veut, et il entreprend même la lecture des œuvres de Marx. Rudolf Hess, condamné à 15 mois pour sa participation au putsch, occupe la cellule à côté et rejoint le petit groupe qui discute essentiellement des luttes entre les différents partis d'extrême droite qui se déchirent. Le retour d'Hitler devient une nécessité. Les complices, à l'extérieur, entreprennent une procédure de libération anticipée. Hitler sait donc qu'il va sortir vite, et il ressent le besoin d'exposer sa vision du monde et ses principes politiques. Il dicte son livre à Rudolf Hess, qui tape sur une machine fournie par un banquier, et sur du papier apporté par Winifred Wagner, la belle-fille du compositeur adulé par Hitler. Winifred est raciste, comme Wagner. et très admiratif de son grand ami, Adolf. Son texte, «Baclé », est réécrit par des journalistes nazis. Hitler veut l'intituler «Quatre années et demi de lutte contre les mensonges, la sottise et la lâcheté». Ce titre, jugé trop long, est changé en «Mein Kampf », «Mon combat». Même revue, le livre reste très indigeste. Pourtant, il renferme toute la conception du monde d'Hitler, dont les nazis vont faire la nouvelle Bible. Copié comme l'écriture sainte, et relié comme les grands manuscrits du Moyen-Âge. Hitler délire, sur la lutte de la race supérieure. celle du grand arien blond germanique, de la conquête de son espace vital, de l'éradication du communisme ou de l'anéantissement de la France, sans parler des juifs, qui pour Hitler n'appartiennent même pas à l'espèce humaine. Très nombreux sont ceux, à l'époque, qui jugent ce livre d'aimants, ce qui a été une erreur. Car il fallait au contraire bien le lire et bien le prendre au sérieux, parce qu'il est à l'origine de 50 millions de morts. Hitler sort de prison le 20 décembre 1924, libéré sur parole pour bonne conduite. Il se rêve maintenant en continuateur des grands fondateurs de l'Allemagne, comme Bismarck. Il dit Mon séjour en prison m'a apporté une confiance, un optimisme et une croyance que plus rien ne pourrait ébranler. Pourtant, la traversée du désert commence. Mein Kampf est un échec. Il s'en vendra à peine 20 000 exemplaires du premier tome. Hitler passe beaucoup de temps dans un village de montagne de Bavière, où il loue un petit chalet, à Berchtesgaden. Il rencontre une jeune et jolie serveuse, Maria Reuter, 16 ans, avec qui il a une brève liaison. Elle veut se marier, il refuse. Il lui propose d'être une maîtresse de l'ombre, comme aux autres femmes qu'il séduira pour ne pas gêner sa mission. Elle le quitte. Il rédige le deuxième tome de Mein Kampf, consacré surtout à son projet d'expansion de l'espace vital vers la Russie. Le livre connaîtra une diffusion moyenne jusqu'à la prise de pouvoir en 1933. Mais après cette prise de pouvoir par Hitler, Mein Kampf sera quasiment obligatoire. Il sera donné par l'État en cadeau de mariage aux jeunes mariés. Ne pas l'avoir dans sa bibliothèque peut être dénoncé par les employés de maison. Il sera distribué par la direction des assyriques groupes aux ouvriers les plus méritants. Mein Kampf se vendra de gré ou de force à plus de 80 millions d'exemplaires et sera traduit dans toutes les langues. Les droits d'auteur seront astronomiques et feront d'Hitler un homme très riche. Le 27 février 1925, Hitler fait sa rentrée politique dans la fameuse brasserie de Munich, d'où il avait lancé le putsch en réaffirmant sa position de chef des nazis. C'est alors que se produit un événement qui va le servir. L'incarnation même de la nouvelle démocratie allemande, le premier président de la République de Weimar, le socialiste Ebert, meurt à 57 ans d'une appendicite mal soignée. C'est un deuil d'autant plus ressenti par les Allemands que son gouvernement avait réussi à juguler l'inflation et que le pays était en plein redressement. Les Allemands doivent élire un nouveau président et voient le retour des croix gammées pour la campagne électorale. L'interdiction du parti nazi vient d'être levée parce qu'il n'est plus jugé dangereux. D'ailleurs, le candidat de l'extrême droite unie, qui est encore Ludendorff, obtient à peine 1% des voix. L'échec de Ludendorff est souhaité par Hitler, qui se débarrasse ainsi de son principal rival, pour lequel il a fait semblant de se battre, Il révèle son instinct politique. Il dit, nous lui avons porté le coup de grâce. C'est l'autre grand chef de 1418, l'imposant maréchal von Hindenburg qui est élu. Jeune officier en 1870, il a assisté à la proclamation de l'Empire allemand dans la galerie des Glaces de Versailles. Il rassure l'armée, fédère les conservateurs en inquiétant la gauche et l'Europe. Hitler reste en embuscade. Le parti nazi va réussir à étendre ses métastases dans toute l'Allemagne, jusqu'à compter près de 170 000 adhérents. Hitler a fait de sa milice, les SA, une véritable armée privée. Ils sont de plus en plus jeunes, mais il ne faut pas se tromper. Ces paramilitaires sont des bruts, des fanatiques, des meurtriers. Leur nouvel uniforme, de couleur marron, les fait surnommer les chemises brunes. C'est une imitation des chemises noires de Mussolini, qui avait si bien réussi leur marche sur Rome quelques années plus tôt. Autre code emprunté à Mussolini, le salut romain, le bras tendu accompagné d'un cri rauque. Avec Mussolini, c'était Viva il Duce. Avec Hitler, ce sera Heil Hitler, salut à Hitler. L'uniforme des SA a été dessiné et fabriqué par une petite équipe de stylistes allemands, et parmi les confectionneurs, il y aura le couturier de Stuttgart, Hugo Boss, qui s'en vantera dans sa publicité. Hugo Boss, membre du parti nazi, fabriquera aussi la terrifiante tenue noire de la SS, la Schutzstaffel, la nouvelle section de protection du Führer, et même l'uniforme de la jeunesse hitlérienne. Tout cela coûte beaucoup d'argent, et les fonds proviennent surtout de la générosité des petits adhérents ou de riches sympathisants du fascisme, comme le magnat de l'industrie sidérurgique Fritz Thyssen, dont les aciéris sont prêts à forger de nouveaux canons. ou du plus grand constructeur automobile du monde, Henry Ford. L'antisémite Henry Ford va aider puissamment le parti nazi en lui donnant tous les bénéfices de ses ventes de voitures en Allemagne. De plus, Ford, pour chaque anniversaire d'Hitler, fait un don personnel de 50 000 dollars, une belle somme à l'époque. Ford sera le premier étranger décoré par les nazis de l'ordre du Grand Aigle Allemand. Ainsi sont réunis les moyens de monter les grands rassemblements du parti, vastes opérations de propagande destinées à frapper l'opinion et galvaniser les troupes. La bannière nazie proclame «Deutschland erwarre» Allemagne, réveille-toi. À partir de 1927, Hitler choisit Nuremberg, bastion nazi et centre historique, ville médiévale, décor symbolique wagnerien, qui exalte le lien avec les seigneurs guerriers du Moyen-Âge germanique. Hitler l'appelle sa capitale idéologique. Hitler veut aussi montrer la soumission du parti au Führer, au chef. Ce culte de la personnalité sera bien servi par le photographe attitré d'Hitler, Heinrich Hoffmann. Toujours au centre de l'événement, nazi de la première heure, virtuose du Leica, toujours près de son maître, Offman prend toute une série de photos étonnantes destinées à montrer le côté humain du grand homme et séduire l'électorat féminin tel que se l'imaginent les nazis. Dans la petite boutique d'Hoffmann à Munich, Hitler, toujours inspiré par Wagner, fasciné par les amples mouvements des chanteurs de ses opéras, étudie toute une gestuelle dominatrice avant de la mettre en pratique dans les premiers grands rassemblements nazis. Hitler dit alors, la masse est féminine et stupide. La seule chose qui la rend stable, c'est l'émotion et la haine. La haine, c'est ce que les SA sèment maintenant dans toute l'Allemagne, à commencer par les quartiers juifs des grandes villes. Dans cette société pourtant encore pacifique, Stefan Zweig voit naître la violence. Il écrit. C'était la méthode fasciste, mais à l'allemande, exercée avec une précision militaire. À un coup de sifflet, les S assautaient des camions avec la rapidité de l'éclair, frappaient avec leur matraque. et à un autre coup de sifflet, bondissait dans les camions et repartait comme ils étaient venus. Mais intimidation et terreur ne donnent que de maigres résultats. Aux élections législatives de 1928, les nazis n'ont que 2,6% des voix. moins d'un million d'électeurs, les communistes, trois fois plus, les centristes, quatre millions, la droite, cinq millions, et surtout les socialistes, dix millions de fois. Et pourtant, au Reichstag, la chambre des députés de Berlin, ces 2,6 d'électeurs allemands, surtout ruraux, ont permis l'entrée de douze députés nazis. Ils font sensation parce qu'ils sont presque tous en uniforme de l'ASA. Parmi eux, un revenant, Hermann Göring. Blessé au bas-ventre pendant le putsch, il a beaucoup grossi. Et il a gardé une sévère dépendance à la morphine. C'est enfin la grande entrée de Joseph Goebbels. Il correspond à la définition donnée par Nietzsche au siècle précédent. Le fanatisme est la seule forme de volonté qui puisse être insufflée aux faibles et aux timides. Goebbels est loin d'être un grand arien blond. Il est petit, il boite, et son pied beau le fait souffrir depuis l'enfance d'un complexe d'infériorité. Mais son intelligence diabolique veut compenser ce handicap. C'est d'abord un révolté contre la société, tenté par le marxisme, avant la grande rencontre de sa vie avec Adolf Hitler. Tout devient alors lumineux pour Goebbels. Ce sont les Juifs qui l'ont empêché de devenir un grand écrivain en refusant ses manuscrits, et ce sont les communistes qui sèment le chaos. Il dit, «Nous entrons au Reichstag comme les loups dans la bergerie.» Mais cela, Aucun des autres députés, ni du public, ne peut en prendre conscience. Ce qu'ils pensent tous, le journal Frankfurter Zeitung l'écrit alors. Hitler n'a ni pensée ni réflexion. Hitler est un fou dangereux. Mais s'il en est arrivé là, c'est qu'il a pris l'idéologie de la guerre à la lettre. Il l'a interprétée de manière primitive, comme si on vivait à l'époque des invasions barbares, à la chute de l'Empire romain. L'Allemagne ne s'inquiète pas. Il faudrait vraiment une grande catastrophe pour qu'Hitler ait le moindre avenir. L'historien Jan Kershaw écrit, «Sans la Grande Dépression, sans la crise de 1929, sans la désintégration des partis bourgeois, libéraux et conservateurs, Hitler serait resté un illuminé au marge de la vie politique.» Mais Hitler, lui, n'abandonnera rien.
